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Avons-nous encore le droit d’évoquer la beauté d’Istanbul ?

On peut se poser la question car le régime actuel du président Erdogan ne nous incite pas à être élogieux envers ce grand pays. Cependant, Erdogan, ne représente pas tout le peuple turque. Notre ami, Jacque Baschieri, écrivain et poète, nous a envoyé un très beau texte, souvenir d’un voyage passé, sur Istanbul. Il nous fallait le publier !

A Istanbul, le ciel saute au visage. Le Bosphore fascine tout à coup, avec sa rive asiatique toute proche et doucement, au détour d’une ruelle, une mélopée orientale se fait entendre.

Où que l’on soit, on aperçoit des minarets et il suffit de quelques pas pour arriver à la mosquée. Des mosquées, il en est de tous les genres, des petites, des grandes, des prestigieuses, d’autres encore qui évoquent les souvenirs historiques. Il y a la mosquée du Sultan Ahmet, dite mosquée bleue, avec sa cascade de coupoles et ses six minarets d’une incroyable finesse. Il y a la mosquée Süleymaniye, la plus grande des mosquées impériales, la mosquée d’Eyup qui fut construite trois ans après la prise de Byzance et dédiée au porte étendard de Mahomet. Et surtout il y a Sainte-Sophie où vient se briser la nostalgie historique, Sainte-Sophie qui fut basilique et que la République turque a transformée en musée.


Malgré ses minarets, Istanbul n’évoque pas seulement l’Orient. Istanbul c’est un point de croisement ; Istanbul c’est l’Orient et l’Occident étroitement mêlés. Ces voitures américaines qui descendent vers le Bosphore, cette foule vêtue du classique veston, ce paquebot qui passe, l’Occident bien sur ! Mais ce portefaix apparu tout à coup, ces hommes qui fument béatement le narguilé, ceux-là qui grignotent des pistaches, des amandes pilées, des graines de pastèques, cette foule où les hommes
dominent largement et où trottinent les ânes chargés, ça, c’est l’Orient.


Encore aujourd’hui des bulldozers entament fiévreusement les vieux quartiers, les hôtels ultramodernes ressemblent à des paquebots de luxe et les avions ronronnent dans le ciel : l’Occident toujours. Mais il faut compter avec le charme désuet des vieilles maisons de bois, avec le muezzin, et voici l’Orient qui réapparaît.


Mais Istanbul, c’est aussi l’Histoire qui fascine, c’est Byzance, c’est Constantinople, c’est l’empire ottoman avec ses fastes, ses intrigues, ses janissaires. La ville offre pêle-mêle le palais des sultans, le pont de Galata qu’arpente une foule bigarrée, les bateaux-mouches sur la Corne d’Or et les caïques qui s’éloignent doucement au gré des flots,mêlant leurs couleurs rouges et vertes aux eaux du Bosphore.
Et voici l’Istikal caddesi, l’avenue de l’Indépendance. C’est le grand boulevard, l’avenue commerçante, l’ancienne rue de Péra où des policiers débonnaires regardent passer les voitures.
Des bars et des night-clubs, il en est de tous genres ; au dehors, entre un marchand de pastèques et un savetier, des chats se glissent ; petits fauves avides, ils abondent à Istanbul.


Des femmes, on en voit peu dans rues à cette heure.
Si la femme turque est émancipée de droit, des préjugés subsistent encore et il ne convient guère d’inviter à danser quelque jeune dame à qui l’on n’ait été présenté au préalable. O femme turque, si jolie, si attirante, mais protégée par les pères, les mères, les frères !…
On peut les voir de jour faire leurs emplettes au bazar : seize portes, deux cent cinquante rues, cinq mille boutiques, cette ville dans la ville étend ses ruelles couvertes jusqu’au pied de l’université.
Invraisemblable kaléidoscope, rassemblement d’orfèvres, de tailleurs, de marchands de tapis, on y trouve tout, de la lampe à pétrole aux babouches richement ornées, des icônes aux pastèques.
A la sortie, une aigle byzantine voisine avec les armoiries ottomanes. Et tandis qu’à l’heure du couchant une ville nouvelle surgit dans les flamboiements des minarets, tandis que les voix rauques des mélopées se répandent par la ville dont toute la circulation semble se précipiter vers le Bosphore, l’émerveillement creuse plus avant son chemin dans l’esprit du visiteur curieux.


La nuit, la nuit d’Orient bruit doucement et le Bosphore se glisse au long des vieilles demeures de bois (les « yali ») qui bordent le rivage.


L’étrange sifflement du bateau de la Mer Noire parti du pont de Galata surprend tout à coup et un des derniers vapeurs fait osciller les barques.

La nuit les rives du Bosphore ne désemplissent pas. Les restaurants s’égrènent au long de la mer. Une foule brillante s’en va là festoyer ou discuter de longues heures durant tandis qu’une à une, les lumières d’Usküdar s’éteignent et que les feux des navires à l’ancre dessinent seuls l’enchevêtrement de nos rêves.
A ce point de la nuit, on songe à rester définitivement à Istanbul tant est attachante cette ville qui change de jour en jour et se façonne peu à peu un nouveau visage. Car dans cette ville que les siècles ont empreint de signes historiques, la fièvre constructrice de la Turquie moderne se fait jour. On rase des quartiers entiers pour tracer des voies modernes et les vieilles maisons de bois ne survivront guère aux rares derniers arrière-
compagnons d’Atatürk.

Attachée à son passé la Turquie ne se replie pas pour autant sur elle-même, elle tranche là où il le faut car elle est une nation dynamique et confiante en l’avenir.


C’est pourquoi Istanbul chaque jour modifie son visage et l’on n’effleure qu’en la quittant l’ombre de Pierre Loti venue rêver dans un cimetière où repose Azyadé.

Jacques Baschieri

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2 réponses sur « Avons-nous encore le droit d’évoquer la beauté d’Istanbul ? »

Merci …Mister Travel …
J’espère que ma modeste contribution pourra apporter un petit plus à la jeune notoriété de Mister Travel…
ravi d’être ici…
Jacques BASCHIERI

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