Un cas d’école pour le tourisme durable mondial : Comment une tradition millénaire de coexistence entre l’homme et la faune sauvage fait face aux défis modernes et propose des solutions innovantes dans le parc le plus sacré du Japon.
Nara, première capitale impériale du Japon au VIIIe siècle et joyau classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1998, abrite une merveille unique au monde : plus de 1 400 cerfs sika (sous-espèce originaire d’Asie du Sd-Est) qui errent librement à travers les 660 hectares du Parc de Nara, entre ses temples bouddhistes et ses sanctuaires shinto, mais aussi fréquemment dans le reste de la ville.
Considérés comme les messagers du dieu Takemikazuchi, protecteur du sanctuaire de Kasuga Taisha, ces animaux ont survécu à des siècles de guerres, de famines et d’urbanisation, incarnant une symbiose rare entre nature sauvage, spiritualité et vie citadine moderne, Nara comptant aujourd’hui environ 350 000 habitants.
Ce « patrimoine vivant » attire environ 15 millions de visiteurs annuels (chiffres 2024) et soulève des enjeux cruciaux de gestion faunique, amplifiés par le boom touristique que connait en ce moment le Japon et la nécessité de préserver l’équilibre écologique face aux questions de surtourisme.
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1 300 ans de mythe vivant
Le mythe fondateur remonte à 768 : lors de la fondation du Kasuga Taisha par le clan Fujiwara, le dieu Takemikazuchi, protecteur de la ville, serait arrivé au sanctuaire sur le dos d’un cerf blanc.
Depuis, interdiction absolue de chasser ces animaux sacrés (selon des lois maintenant vieilles de plusieurs siècles), qui se sont multipliés naturellement malgré des crises comme la famine de 1878 où leur nombre chuta à moins de 40 têtes.
Aujourd’hui, une étude génétique de 2024 révèle une diversité unique due à cet isolement millénaire, contrastant avec les autres populations asiatiques de ces cerfs en déclin ailleurs que dans l’archipel.
Cette cohabitation n’est cependant pas celle d’un parc animalier : les cerfs traversent les rues, broutent les jardins privés ou les pelouses publiques et ils interagissent quotidiennement avec les habitants, fusionnant spiritualité shinto et urbanisme dans un modèle hybride sans autre équivalent aujourd’hui à travers le monde.
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Un laboratoire du tourisme responsable
Avec un pic de 17 millions de visiteurs en 2019 et 13 millions depuis la reprise du tourisme après la pandémie, Nara maîtrise ses flux touristiques grâce à une équipe de rangers formés qui patrouillent 24/7, imposant le respect d’une distance appropriée et verbalisant les infractions au besoin.
Les crackers officiels pour nourrir les cerfs, ou « shika senbei », sont dosés en nutriments pour éviter l’obésité et la dépendance des animaux, tandis que 300 caméras et capteurs GPS trackent leurs mouvements pour prévenir les accidents.
Après plusieurs cerfs morts d’intoxication suite à l’ingestion de plastiques en 2023, une grande campagne « Zero Déchet pour les Cerfs » a été mise en place avec l’usage de poubelles intelligentes et d’apps éducatives, réduisant de plus de 40% les incidents et faisant de Nara un benchmark mondial pour l’OMT (Organisation mondial du Tourisme) sur l’éducation faunique auprès de foules massives.
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Une conservation innovante au quotidien
Fondée officiellement en 1934, sur un premier projet datant de 1892, et fédérant aujourd’hui de nombreux acteurs locaux (autorités municipales, sanctuaires et experts vétérinaires), la Nara Deer Preservation Foundation gère un budget annuel de plusieurs centaines de millions de yens, entièrement financé par des mécanismes citoyens participatifs, selon un modèle « citizen-funded » inédit.
Parmi eux, 200 distributeurs verts high-tech disséminés dans le par cet à travers les sites touristiques de la ville vendent non seulement les crackers officiels, mais intègrent aussi des micro-dons via QR code ou pièces de monnaie, générant à eux seuls déjà 30% du budget de la Fondation.
20% des fonds sont générés par la vente de billets à des événements, comme la cérémonie traditionnelle de coupe des bois de cerfs, tandis que 500 boîtes à dons traditionnelles installées dans les temples viennent compléter ces recettes.
Ce modèle hybride finance concrètement 100 tonnes de fourrage complémentaire par an, 5 000 consultations vétérinaires (dont dépistages parasitaires et dentaires pour prévenir les maladies liées à la dépendance alimentaire), un suivi hormonal non invasif pour réguler la natalité (environ 500 naissances par été, contre un objectif de stabilité à 1 300 têtes), et des campagnes de stérilisation sélective.
Dans un contexte japonais où les populations de cerfs sika explosent hors Nara, causant pas moins de 60 milliards de yens de dégâts agricoles annuels, notamment en menaçant les rizières, la ville équilibre au contraire le statut sacré des animaux avec un pragmatisme moderne : zonage urbain strict (zones tampons de 50 mètres autour des résidences et fermes pour éviter les intrusions), partenariats avec 150 agriculteurs locaux indemnisés via un fonds dédié, et une IA de prédiction des mouvements basée sur 10 ans de données GPS pour anticiper les conflits saisonniers.
Ce système, salué par l’OMT comme un benchmark unique pour les sites UNESCO à forte affluence, démontre comment une gouvernance décentralisée peut concilier héritage culturel, bien-être animal et viabilité économique.
C’est un bel exemple de réussite du modèle communautaire : habitants, commerçants,autorités et fondation cogèrent un animal à la fois « trésor national » et espèce sauvage.
Texte et visuels fournis par Hopscotch Tourism.


