À Paris-Orly, Air Caraïbes a présenté le renforcement de sa desserte vers Saint-Martin avec l’arrivée de l’A350-900. Derrière cette annonce, une compagnie qui avance avec précision, dans un ciel où chaque décision compte désormais.
Une prouesse maîtrisée
Il est 9h15 à l’aéroport de Paris-Orly. Un café, quelques échanges discrets… et déjà une impression : ici, on ne parle pas seulement d’un avion.
Sur le papier, l’annonce a de quoi marquer. Air Caraïbes devient la première compagnie à opérer un A350-900 sur la plateforme de Saint-Martin Juliana. Murielle Assouline avait planté le décor dès le matin : vents dominants, piste courte, environnement technique complexe.
Mais derrière l’élégance de l’appareil, la réalité est plus rigoureuse. Des mois de préparation. Des sessions intensives au simulateur. Des analyses fines de vent et de température. Ici, la performance n’est pas un effet d’annonce. C’est une méthode.
Un retour construit
L’histoire de cette ligne est tout sauf linéaire. Air Caraïbes suspend la desserte directe
Paris-Orly / Saint-Martin Juliana à l’été 2022, sous l’effet d’un contexte économique défavorable, notamment la hausse du prix du carburant.
En septembre 2024, la direction suspend la ligne, faute de conditions commerciales réunies. Mais breaking news : dans l’aérien, rien n’est jamais vraiment définitif. La preuve : en mai 2025, contre toute attente, Air Caraïbes annonce son retour sur la desserte. Le 12 décembre, les vols reprennent. D’abord en A330-200, avant que l’A350-900 ne prenne le relais pour renforcer le service.
Ce n’est pas un simple ajustement de calendrier. C’est un retour construit, sur une ligne que beaucoup considéraient comme fragilisée.
Croître… ou tenir
À Orly, la ligne opère son dernier vol de la saison, et son premier en A350-900. Une coïncidence qui dit tout : Air Caraïbes ne fait pas d’annonces. Elle pose des jalons.
La reprise est prévue à partir du 15 octobre, avec l’ambition d’inscrire la desserte dans la durée. « Dans l’aérien d’aujourd’hui, remplir un avion ne suffit plus », a glissé Paul-Henri Dubreuil. Il faut savoir à quel prix, à quel rythme, avec quelle constance. Et surtout, savoir tenir lorsque les conditions se retournent.
Dans un contexte où certains acteurs s’effacent, la prudence n’est plus une option… mais une nécessité. Avancer vite, tout le monde sait faire. Durer, c’est autre chose.
Saint-Martin, laboratoire discret
Sur cette destination, rien n’est évident. Contraintes opérationnelles, saisonnalité marquée, forte concurrence d’Air France qui y opère jusqu’à deux vols quotidiens en haute saison : chaque décision devient un arbitrage.
L’A350-900, avec ses coûts par siège optimisés par rapport aux appareils précédemment exploités, apporte une réponse plus adaptée. Mais il ne résout pas tout. La ligne reste un terrain d’ajustement permanent, où l’équilibre entre remplissage, rentabilité et stabilité se construit pas à pas.
Il y avait autre chose dans l’air
Et puis, entre deux gorgées de café, le sujet qu’on n’avait pas vraiment prévu d’aborder est arrivé sur la table. Air Antilles. Liquidée le 27 avril par le tribunal mixte de commerce de Pointe-à-Pitre. Une compagnie régionale de moins. Un territoire de plus en situation de fragilité aérienne.
Paul-Henri Dubreuil n’a pas mâché ses mots. « Une aberration économique », a-t-il dit. « Vingt-cinq millions d’euros publics engloutis, alors qu’ils auraient pu servir la continuité territoriale », a-t-il estimé. Pour Saint-Martin, c’est une catastrophe. Pour le secteur, c’est un signal d’alarme.
J’ai pensé à toutes ces îles qui dépendent d’une poignée de rotations hebdomadaires pour exister. À ces habitants qui voient les prix grimper dès qu’une compagnie disparaît. À ce fragile équilibre entre marché et service public que personne ne semble vraiment vouloir trancher.
Le kérosène d’abord
Le mot qui revenait le plus dans la salle n’était pas « croissance ». C’était « stabilité ». Paul-Henri Dubreuil l’a dit clairement : sa priorité, c’est de « passer ce violent orage ».
Le contexte géopolitique pèse. Le prix du kérosène fait mal, très mal, même pour un groupe qui couvre 70% de ses besoins. Les 30% restants, eux, font des dégâts. Deux vagues de surcharge carburant en mars, atteignant 400 euros l’aller-retour en classe Affaires. Des marges qui s’érodent. Et une question qui plane sur tout l’été : y aura-t-il assez de kérosène ?
« Notre demande principale, c’est d’avoir du kérosène cet été », a dit Grégory Jamet. Une phrase qui résume à elle seule l’état du secteur. On ne parle plus de conquête. On parle de survie organisée.
Le 6 mai, Philippe Tabarot, ministre des Transports, et Roland Lescure, ministre de l’Économie, recevront les compagnies aériennes françaises. Air Caraïbes sera là. Et dans ce genre de partie, on ne bluffe pas.
Une force collective
Derrière cette trajectoire, Paul-Henri Dubreuil, président du groupe, donne le cap avec une vision mesurée, attentive à la durée. Grégory Jamet, directeur général de Groupe Dubreuil Aéro Services, pragmatique, rappelle avec lucidité que le marché reste tendu. Murielle Assouline, directrice générale d’Air Caraïbes Atlantique, traduit cette ligne en décisions concrètes, sur le terrain.
Vision. Prudence. Exécution. Dans un secteur où la moindre décision peut avoir des conséquences immédiates, cet alignement n’est pas anodin. C’est une force.
Un équilibre qui dépasse les compagnies
À l’heure où certains équilibres du transport aérien régional se fragilisent, une question s’invite en arrière-plan : celle du rôle de l’État. Faut-il laisser le marché décider seul, ou accompagner (fiscalement et structurellement) des acteurs qui participent à la continuité territoriale entre la métropole et les Outre-mer ?
La question n’est pas nouvelle. Mais elle se pose aujourd’hui avec une acuité particulière, quand les lignes tombent les unes après les autres.
And so what ?
Murielle Assouline avait planté le décor dès le début de la matinée : vents dominants, piste courte, environnement technique complexe. Puis elle avait ajouté, simplement : « Il fallait oser. »
Oser, dans un ciel où personne n’ose plus grand chose.
Dans ce métier, les grands duos ne s’annoncent pas. Ils se prouvent. Jean-Paul Dubreuil et Marc Rochet l’ont fait pendant vingt ans, dans les turbulences, les crises, les remontées. Paul-Henri Dubreuil et Grégory Jamet sont en train de le faire maintenant. Différemment. Mais avec la même intensité. Et dans les Caraïbes, ça, ça ne trompe pas.



