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Flânerie heureuse à travers le temps …

…Quelques pas d’une valse à Vienne.

Rome ne s’est pas bâtie en un jour. Il a fallu trente siècles, Une quantité d’empereurs, une nuée de papes et même un Victor-Emmanuel…Londres doit sa configuration actuelle a deux incendies, Lisbonne a un tremblement de terre et Paris à quelques monarques inspirés dont l’exemple n’a guère été suivi par leurs successeurs. Seule ou presque de toutes les capitales européennes, Vienne semble être née sans effort, non d’un caprice royal, mais d’une heureuse conjonction du Wienerwald, «bois de Vienne » et de la plaine hongroise, d’un mariage entre la Chrétienté et le Paganisme unis sous l’égide du Danube, à l’endroit même où, jadis, l’Occident et l’Orient se rencontraient plus pour se battre que pour mêler leurs civilisations. Vienne est née de ce double mariage, de raison et d’amour, qui a fait d’elle une ville unique en son genre bien qu’elle en soit réduite aujourd’hui au sort de la Rome des derniers empereurs, une capitale trop grande pour un empire devenu trop petit.

Au Musée Historique de Vienne il y a une très belle peinture de Canaletto. C’est une « vue » générale de la ville en 1759, des hauteurs du Belvédère. On croirait voir une ville idéale, due au pinceau d’un artiste visionnaire, une cité baudelairienne, somnolant dans une chaude lumière.

Il suffit d’aller au Grand Belvédère, de se mettre là où le peintre s’est placé il y plus de deux siècles pour s’apercevoir qu’il n’a rien inventé et que Vienne, apparemment inchangée, merveilleusement intacte, étale à vos pieds sur fond de montagnes aux indolentes ondulations bleuâtres, son architecture baroque dont la splendeur étrange s’allie si bien à la simplicité antique de certains monuments, à la grandeur sévère de la cathédrale Saint Étienne le centre spirituel de la ville.

La flèche de Saint Étienne est aussi au centre du tableau. Ce détail médiéval rappelle que Vienne est une des plus vieilles villes d’Europe, un ancien camp retranché romain transformé plus tard en citadelle avancée de la Chrétienté pour tenir en respect les hordes des infidèles. A droite et à gauche dans un bel effet de symétrie, deux églises offrent leurs dômes de cuivre verdis aux rayons d’un soleil déclinant de fin d’après-midi. A droite c’est le couvent des Salésiennes, à gauche c’est l’extraordinaire église Saint Charles Borromée, le chef d’œuvre de Fischer Von Erlach. Mélange audacieux de trois styles ce monument étonne tout d’abord : Est-ce une église ? un palais ? Est-ce une villa d’été transportée par les anges, comme la maison de la Vierge à Lorette, Des bords palladiens de la Brenta jusqu’à ceux du Danube ? On peut s’interroger sur la destination de cet édifice dont le dôme encadré par deux colonnes trajanes, donne un instant l’illusion d’une énorme montgolfière amarrée à deux mâts de pierre. En fait c’est bien une église mais baroque, ce qui veut dire d’une splendeur tourmentée, ingénieuse, faite de courbes voluptueuses, d’ellipses hardies, de trouvailles de savoir-faire destinées sans doute à mieux rendre hommage au grand architecte de l’univers comme on disait alors de Dieu.

Au premier plan se détache, dominant un miroir d’eau, le Palais Schwarzenberg, grande bâtisse jaune pâle. Elle est égayée par une rotonde qui apporte une note fantaisie à cet ensemble dont l’austérité extérieure est compensée par un grand luxe intérieur dans la décoration des appartements. A peu près au même niveau que le Palais Schwarzenberg, celui du Petit Belvédère, un long bâtiment composé d’un rez-de-chaussée et d’un étage mansardé. Au premier coup d’œil on pourrait penser qu’il s’agit là des communs du Grand Belvédère alors que ce petit palais d’aspect rustique était la résidence somptueuse à souhait du prince Eugène, le Grand Belvédère ne servant au prince que pour y mettre ses collections ou y donner des fêtes.

Ce sont les principaux monuments qui retiennent d’abord l’œil et donnent au visiteur l’impression que la Vienne d’il y a plus deux siècles n’a pas changé.

En regardant mieux, on constate que les remparts ont disparu. Ils ont été démolis vers 1840, mais il semble qu’ils se soient effacés d’eux-mêmes pour ne pas gêner l’épanouissement de la cité du Saint-Empire qui, sous François-Joseph, n’a cessé de grandir sans perdre son caractère original. Malgré la démolition de ses remparts, le vieux Vienne garde son intimité, isolé spirituellement du reste de la ville par son atmosphère désuète, à peine troublée par la vie moderne. Nombreux clochers peints par Canaletto dans sa grande « vue » ont disparu mais que d’église encore dans cette ville où la piété semblait être un divertissement de cour.

Des églises …Et des musiciens…

Voici tout près de la cathédrale, sur le Graben, la Peterskirche dont la nef ovale ressemble à une salle de théâtre ou de concert, illusion accentuée par l’élégance toute mondaine des fresques. Faut-il s’étonner que Mozart ait composé, à l’ombre de cette église, son « enlèvement au Sérail » ? Un peu plus loin c’est l’église des Neuf cœurs des Anges que rien ne distingue des palais ou du vieil arsenal dont la façade somptueuse conviendrait mieux au culte divin qu’à celui de Mars et c’est à l’ombre de l’église des franciscains que Mozart composa « La Flûte enchantée »…Comment s’étonner de ce mélange du profane et du sacré lorsque l’on sait que les Jésuites dont le collège est devenu l’Université furent les premiers à vouloir donner aux Viennois le goût des représentations théâtrales, d’inspiration religieuse, il est vrai, et que dans ces murs vénérables fut élevé le jeune Schubert ?

Des palais…

Il faut laisser au promeneur le soin de découvrir et celui d’admirer ces palais dont les portes monumentales, aux glorieuses cariatides, sont déjà hautes comme des maisons tandis que leurs étages à balcons s’étirent vers les nuages, aspirés à leur tour par cette folie baroque qui attire vers le ciel toutes les vanités terrestres.

Certaines malgré tout résistent à cette attirance. Ce sont les pesants sarcophages des Habsbourg dont les aigles héraldiques palpitent dans la pénombre de la crypte des Capucins. Toute une dynastie foudroyée, gît, ici, dans ce lugubre sous-sol où une curiosité un peu morbide précipite chaque jour des milliers de visiteurs.

En sortant de ces lieux funèbres il est réconfortant d’aller prendre le thé chez Demel, l’ancien confiseur de la cour et puis d’errer un peu dans ce Volksgarten, peuplé de musiciens de pierre et de poètes de bronze.

Jardin de l’Augarden

Des parcs…

Ils sont nombreux à Vienne et sans parler de celui du Prater ils sont un des agréments les plus appréciables de la ville… Jardin de l’Augarden, du Belvédère ou du palais du Liechtenstein donnent un cadre naturel aux fantaisies architecturales des grands maîtres du baroque autrichien.

Et Vienne toujours…

Après la première guerre mondiale, lors des troubles qui on suivi la chute des empires centraux, on disait de la situation des deux capitales : « A Berlin la situation est grave mais pas désespérée ; à Vienne elle est désespérée, mais elle n’est pas grave… »

Pourquoi s’inquiéter ? La ville a survécu à d’autres catastrophes, elle a échappé a tant d’ennemis… « On meurt parfois à Vienne « notait le Président de Montesquieu » Mais on n’y vieillit pas ». Cette remarque sur ses habitants pourrait s’appliquer aussi à la ville qui, à travers les siècles, les guerres, les révolutions, est restée à peu près semblable à ce qu’elle était en 1759 lorsque Canaletto l’a fixée, pour notre plaisir, dans la gloire lumineuse d’un éternel été.

Jacques BASCHIERI dit « Vinicius »

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