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Le béluga, le morse et les émotions qui passent mal

Le 8 juillet dernier, un rapport publié par l’ONU (https://zenodo.org/record/6832427#.YvyFXHZBzIV) alertait sur le fait que l’humanité doit cesser de considérer la nature comme une source de profit à court terme et lier son bien-être à l’état de la planète. Sans un tel changement -lit-on dans les recommandations des experts de la biodiversité des Nations unies-, les objectifs de développement durable et de réduction des inégalités dans le monde resteront des vœux pieux.

Dans cet été 2022, un béluga échoué dans la Seine ou un morse femelle batifolant dans un fjord d’Oslo nous rappellent, sans équivoque, que les choses ne sont pas tout à fait à leur place. A plus d’un titre.

D’une part, cela soulève la question de l’inéluctable changement climatique, puisque ces animaux, habitant dans des eaux septentrionales beaucoup plus froides, se sont visiblement égarés pour des raisons qui échappent aux experts en éthologie, aux climatologues, et à la communauté scientifique dans son ensemble.

D’autre part, cet inexplicable rapprochement des animaux qui vivent à l’état sauvage et loin de l’homme est immédiatement devenu une curiosité naturelle puis une « curiosité touristique », un phénomène pour le moins inquiétant alimenté par les médias et les réseaux sociaux.

Fin 2021, l’éruption du volcan sur l’île de La Palma, aux Canaries, avait déjà un avant-goût du voyeurisme dont on décernait mal entre le véritable intérêt pour la survie de la population locale -contrainte de constater, jour après jour, les dégâts causés par les interminables coulées de lave- et la fascination devant ce spectacle explosif de feu et de flammes.

Puis, nous vivons depuis longtemps dans une société du spectacle, miroir amplifié de l’inépuisable société du paraître et friande d’histoires, de récits plus ou moins chargés de pathos, à la recherche de l’ultime émotion au quotidien qui nous fasse sentir encore vivants, encore humains.

Avez-vous remarqué ces jurys des émissions télé qui, lors des fameux « castings », dégagent le chanteur, la danseuse ou l’apprenti comique de la scène sous prétexte qu’il ou elle « n’a pas su raconter une histoire », « n’a pas transmis une émotion »?

Dans le « talent show » de l’été 2022, tel des piètres candidats aux rires et aux pleurs, le béluga et le morse ont été euthanasiés. Certes, dans un dernier effort, l’un des coachs (lisez, un ou une journaliste abondant dans l’interprétation des faits) a voulu sauver les deux candidats in extremis; un être solidaire qui a essayé de leur « donner la voix », de nous transmettre le « message » qu’on n’aurait pas saisi, « l’émotion » que ces deux célébrités éphémères voulaient nous faire passer. C’est connu, les animaux n’ont pas le don de la parole, et passer le temps à observer leur comportement, forcément instinctif, n’avait plus rien de passionnant.

Le temps, toujours lui, ce tyran. Heureusement que la civilisation du tout visuel nous livre de nous taper le rapport de l’ONU. Un selfie avec le morse Freya suffira, question d’amortir le voyage en Norvège et se donner bonne conscience, tant qu’il fait beau. Tiens, puisqu’on y est, et si on regardait un épisode de Black Mirror sur Netflix? Un conseil, l’épisode 2 de la première saison qui a pour titre « Quinze millions de mérites » tombe à point nommé.

C.A.T.

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