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Un pays sous les projecteurs : La Pologne

Jeudi dernier, la Pologne a encore fait la une de l’actualité en se rebellant contre la justice européenne et mettant le pays au bord d’une rupture juridique avec l’UE. La Cour Constitutionnelle polonaise a déclaré que plusieurs articles des traités de l’Union sont incompatibles avec la loi fondamentale du pays, ce qui est jugé comme une atteinte à sa souveraineté. Une question déjà posée en mars dernier par le gouvernement de Mateusz Morawiecki, de la formation ultra-conservatrice Droit et Justice (PiS), qui a défendu la même thèse désormais confirmée par la Haute Cour, c’est-à-dire, que la loi polonaise a la primauté sur celle européenne.

Cette rébellion du plus haut interprète de la constitution polonaise intervient à un moment de tension extrême entre Bruxelles et Varsovie avec des guerres ouvertes sur différents fronts, allant de l’indépendance judiciaire au respect du collectif LGTBI+. Une bataille sur les libertés individuelles qui avait déjà commencé en 2020 avec la promulgation d’une loi anti-avortement très stricte. Les observateurs politiques parlent d’une attitude contagieuse avec la Hongrie, l’autre pays de l’Union dont on parle beaucoup à cause de l’attitude eurosceptique et nationaliste de Viktor Orban et de la formation d’un axe anti-libéral Budapest-Varsovie.

Ce dernier revirement réactionnaire du parti au pouvoir n’est qu’un chapitre de plus dans l’histoire d’une nation dont la société et la culture sont fortement marquées par la Seconde Guerre mondiale, les camps de concentration, le régime communiste et le catholicisme. Depuis le gouvernement des frères Kaczyński, le parti nationaliste polonais PiS a cultivé la rhétorique d’un prétendu « colonialisme culturel » de l’Occident vers des pays comme la Pologne, traditionnellement inclus dans le bloc de l’Europe de l’Est (définition aux nuances péjoratives), bien que géographiquement situé au centre du continent.

Ainsi, en 2020 a vu le jour Katoflix, l’alternative polonaise à Netflix, un service de streaming basé à Cracovie avec du contenu pro-catholique et pout tous les publics. Sur le site web du service, on peut voir un catalogue qui, sous le slogan « Vide Opera Dei » (“voir l’œuvre de Dieu” en latin), propose des films à caractère familial et conservateur, ainsi que des documentaires sur les communautés catholiques. En plus, la très révisionniste Fundacja Reduta Dobrego Imienia (que l’on pourrait traduire comme « Ligue contre la diffamation de la Pologne »), une ONG soutenue par des subventions de l’État, a publié un rapport qui analyse les centaines d'”insultes et de représentations malveillantes” de la Pologne, son histoire, sa culture ou encore des personnages fictifs de l’ethnie polonaise dans des films, documentaires et séries télévisées. Cet inquiétant rapport détaille le timing exact dans lequel 557 films et 47 documentaires portent atteinte, dans une plus ou moins grande mesure, à la bonne réputation de la Pologne et des Polonais. Le document de 73 pages se concentre sur Netflix, bien qu’il comprenne également une analyse du contenu des plateformes vidéo de Hulu, Disney, HBO et Amazon.

Loin de ces tentatives de lavage de cerveaux, Mister Travel vous propose ici une liste de films et documentaires pour tenter de comprendre les inquiétants évènements politiques et les entraves à la liberté d’expression dans ce pays membre.

1983 (2018). Il s’agit de la première production polonaise de Netflix, basée sur un monde dystopique dans lequel la Pologne reste sous le joug de l’Union Soviétique. Le rideau de fer, cette ligne imaginaire qui séparait l’Europe occidentale capitaliste de l’Europe orientale communiste après la Seconde Guerre mondiale, ne serait jamais tombé et les protagonistes, un étudiant en droit prometteur et un inspecteur de police hanté par son passé, enquêteront sur le complot qui maintient la société polonaise opprimée. Le titre évoque 1984, le roman de George Orwell qui fait beaucoup de parallèles entre la société d’aujourd’hui et celle du milieu du 20ème siècle, date de sa publication. En l’occurrence, le complot ici se déroule en 2003, vingt ans après les attentats terroristes de 1982 qui ont paralysé le processus de libération de cette hypothétique Pologne. Une reproduction de la réalité sociale que beaucoup pourraient considérer comme étrangement fidèle dans certains cas.

Kler (Le clergé, 2018). Ce film de Wojciech Smarzowski a battu des records au box-office polonais et jette un regard critique sur l’une des institutions les plus influentes du pays. L’histoire tourne spécifiquement autour de trois prêtres et d’un archevêque, explorant à travers eux les différents “péchés”, selon les enseignements catholiques. Le prêtre Andrzej Kukuła, bien qu’il paraisse extrêmement pieux, devient un paria lorsqu’il est accusé d’avoir abusé sexuellement d’un garçon de sa paroisse. L’alcoolique Tadeusz Trybus, un ecclésiastique de village servant dans une communauté pauvre, entretient une relation secrète avec Hanka Tomala, et lui suggère même d’avorter quand il apprend qu’elle est enceinte. Enfin, Leszek Lisowski veut obtenir une promotion et être transféré au Vatican, et prévoit de faire tout ce qu’il faut pour l’obtenir, y compris la corruption et le chantage.

Dans une époque où les croyances et l’idéologie se radicalisent des deux côtés de l’échiquier politique, il semble plus naturel que jamais de diaboliser ceux qui ne pensent pas comme nous et de soutenir les siens, ne laissant aucune place à des perspectives différentes en essayant de comprendre les raisons sous-jacentes de l’actuel l’évolution de la politique et de la société. Dans des pays comme la Pologne, où l’extrême droite et ses manifestations de nationalisme, de racisme, de sexisme et d’homophobie ont pris beaucoup d’ampleur ces dernières années, (le pays étant en passe de devenir un régime autoritaire), il est peut-être plus facile de riposter que de prendre le temps de comprendre l’ensemble d’un système dysfonctionnel.

Le clergé ne tombe pas dans ce piège. Bien que les actions des prêtres soient peintes en contraste frappant avec les enseignements de l’église à laquelle ils appartiennent, en fin de compte, le film laisse comprendre qu’ils ne sont que des individus et qui ne peuvent donc être tenus responsables de tout ce qui ne va pas dans la société polonaise. De plus, bien qu’il aborde ouvertement les maux inhérents à l’autoritarisme, la discrimination, l’exploitation et l’hypocrisie de l’institution ecclésiastique, ce film ne se contente pas de rejeter toute la responsabilité sur l’église. En fin de compte, le blâme incombe également à la société dans son ensemble, dans sa volonté d’accepter avec indifférence le traitement injuste des opposants, dans son apathie envers une classe politique qui prend les mauvaises décisions et dans son arrogance en réagissant aveuglement devant la peur de l’inconnu.

Ida (2013). Le premier film polonais à remporter l’Oscar du meilleur film en langue étrangère raconte l’histoire d’Anna, une jeune novice qui s’apprête à devenir religieuse et qui découvre un sombre secret de famille datant des terribles moments de l’occupation nazie. Ce film de Pawel Pawlikowski a été salué par la critique du monde entier. En 2016, peu après la victoire de Jaroslaw Kaczynski aux présidentielles, la télévision publique TVP a enfin diffusé l’un des meilleurs films produits par ce pays. Cependant, l’émission qui précédait le film l’a qualifié d’anti-polonais et d'”insulte au peuple”, en plus de le tâcher de “peu de rigueur historique” en exagérant négativement le rôle des Polonais pendant l’occupation nazie. Suite à cet incident médiatique, l’association des réalisateurs polonais publia une lettre, avec des signataires tels qu’Andrezj Wajda et Wojciech Smarzowski, pour exprimer leur indignation. « Pour la première fois dans les 25 ans d’histoire des médias publics libres en Pologne, un film est accompagné d’une interprétation idéologique, qui ne présente pas au spectateur une analyse du synopsis ou de la valeur du film, mais plutôt ‘la seule interprétation correcte’ selon l’actuel gouvernement », indiquait la déclaration.

L’Interrogatoire (Przesluchanie, 1982) est un film réalisé par Ryszard Bugajski. Le sujet tourne autour des arrestations pour fausses accusations sous le régime stalinien pro-soviétique polonais au début des années 1950. Une femme ordinaire et apolitique refuse de coopérer avec le système abusif et ses fonctionnaires, qui tentent de la forcer à piéger un ancien amant, devenu maintenant un prisonnier politique et un accusé. En raison de sa thématique anticommuniste, le gouvernement communiste polonais a interdit le film pendant plus de sept ans, jusqu’à la disparition du rideau de fer en 1989.

Cendres et diamants (1958) du réalisateur Andrzej Wajda, icône du cinéma polonais. Après la Seconde Guerre mondiale, la situation politique et sociale est chaotique. L’idéalisme cède la place à diverses formes d’anarchie et d’extrémisme. Le protagoniste, un jeune homme actif dans un groupe ultra-nationaliste, reçoit l’ordre d’assassiner un important cadre du parti communiste. Mais lorsque le jeune homme trouve l’amour, en quelques heures ses certitudes s’évanouissent.

C.A.T.

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